24 mai 2015

Avis de nuit et de Brouillard (4)

Nous n'en parlerons pas

 

Nous n’en parlerons pas ! Ca va les ennuyer

Et s’ils m’ont invité, c’est pour boire un café

Pas pour leur raconter ma sombre destinée

Non, non ! Et puis d’abord, à quoi sert d’en parler?

 

Les souffrances d’autrui, c’est bon pour la télé

Mais entendre quelqu’un à qui c’est arrivé…

C’est autre chose ! Non, nous n’en parlerons pas !

A quoi bon remuer ?...Et puis c’est loin tout ça,

 

Et incroyable aussi : revenir de l’enfer !

Ils ne comprendraient pas. Alors mieux vaut se taire

Et je ne pourrai pas, ne serait-ce qu’une fois

Soutenir des regards qui ne me croiront pas

 

De plus, ces braves gens pourraient se demander

Comment j’ai pu sortir de là… Comment j’ai fait

Pour résister au froid, au typhus, à la faim

Et pour rester debout aux appels quotidiens

 

Comment j’ai supporté les morsures des chiens

Et face à l’infinie cruauté des gardiens

Comment je me suis tu. Ils pourraient en douter,

Me prendre pour un fou, et pourquoi pas ? Nier !

 

Pire : ils pourraient penser que si j’ai survécu

Si au camp on ne m’a ni gazé ni pendu

C’est que j’ai fait partie d’un de ces commandos

Qui ramassaient les morts et poussaient les chariots

 

Pardonne-t-on à qui a vu tuer son père 

Ou laissé arracher l’or des dents de sa mère,

Vu brûler des enfants ?.…Sans rien faire aux tueurs !...

Ou leur obéissant parce qu’on avait peur !

 

Ils pourraient me juger, eux qui n’y étaient pas

Et puis me condamner d'avoir osé voir ça.

Comment comprendraient ils que l’homme qui était là

N’était qu’un numéro tatoué sur un bras

 

Un simple corps vivant mais sans identité

Témoin de l’indicible, de l’enfer échappé.

Nous n’en parlerons pas. Car le sort des damnés

Ne se partage pas. Allons boire ce café.

 

Robert Boublil

22 mai 2015

 

Tous droits réservés

Posté par robertboublil à 11:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Avis de Nuit et de Brouillard (3)

Raconte mon histoire

 

Raconte mon histoire car moi je ne peux pas.

 

J’étais enfant alors, ça fait longtemps déjà

On habitait Saint Paul, mon nom c’était Maurice

Papa était tailleur, maman était nourrice.

 

Chez nous c’était petit, mais on y était bien

J’avais plein de cahierss, je ne sais plus combien

Papa était très fier car j'y dessinais tout

Pendant que lui cousait. Ses cheveux étaient roux

 

Raconte mon histoire car moi je ne peux plus

Maman était très belle et elle aurait voulu

Qu’après, une fois grand, je devienne docteur…

Ils ont sonné très fort. Elle m’a dit : ‘n’aie pas peur’…

 

Dis bien comment ils ont enfoncé notre porte

Ils voulaient qu’on s’habille vite et puis qu’on sorte

Maman criait très fort. Alors ils l’ont frappée.

Et dans la rue en bas, le bus nous attendait.

 

Papa voulait savoir où on nous emmenait

Mais l’agent l’a poussé et il l’a fait tomber.

Au Vel d’hiv, tu le sais toi ! Alors dis leur :

Tous ces gens entassés et qui avaient très peur.

 

Moi, je ne pourrai pas, c’était il y a longtemps

Je bouchais mon nez dans ces WC dégoutants

On avait soif. Pas d’eau. Ma sœur Rebecca

S’était évanouie dans les bras de Papa

 

Toi qui n’étais pas né en ce temps là, dis leur !

Tu n’étais pas monté dans ces bus de malheur

Ils ne t’avaient pas vu, donc tu étais sauvé

Et alors maintenant à toi de raconter

 

Fais le pour moi et pour mon père et pour ma mère

Pour Rebecca aussi, et ceux qu’ils ont fait taire

Pour mon ami pianiste, le petit Nathaniel,

Qui ne jouera jamais à la Salle Pleyel

 

Pour tous les camarades avec qui je jouais

Dans le jardin d'enfants. Enfants qui promettaient

De devenir docteurs, comptables ou musiciens

Mais qu’ils ont entassés dans ces infâmes trains.

 

Tu dois la raconter mon histoire ! Promet !

J’ai même pas cinq ans !  Et puis comment parler 

Quand ma mère me serre très fort contre son sein

Et puis que je suis mort, avec elle, dans le train.

 

Robert Boublil                                                                       

20/5/15

tous droits réservés


Posté par robertboublil à 11:40 - Commentaires [0] - Permalien [#]

19 mai 2015

Avis de Nuit et de Brouillard (2)

Plaques  derrière vous......

Plaques accrochées à d'austères frontons gris

Exhortant à ne pas oublier les petits

Qu'un jour on a raflés et conduits à l'enfer

Hommages éternels gravés dans votre pierre.

 

Derrière vous l'école, même odeur, mêmes bruits

Cloche, récréation, enfants qui courent et rient

Sous ce même préau où d'autres sont partis

Quand des loups sanguinaires un jour les ont surpris

 

Des loups cachés sous le cuir de leurs longs manteaux

Qui hurlaient : « Tennenbaum, Salomon, Trigano… »

Aux gamins pétrifiés qu’ils venaient emporter.

Une fois capturés, la classe reprenait.

 

De vos lettres gravées vous nous les rappelez

Plaques, ces tout petits, eux qui n'avaient rien fait.

Punis? D'avoir crié Maman? Ils avaient peur

Le garçon tient la main de sa petite sœur

 

Lettres blanches ou noires, en bas-reliefs, dorées… :

« ...Dans cette école... Là... Ils étaient des milliers...

Parce que Juifs.... Ici .... Ils habitaient Paris ...

Victimes de Vichy et de la barbarie… »

 

Mais on voudrait savoir: ces enfants enlevés,

Comment s'appelaient ils pendant qu'ils s'amusaient ?

Plaques, derrière vous et sur ces petits bancs

Étaient assis Simon, Déborah, Jonathan

 

Sarah et Benjamin. Et que leur a t on fait ?

Plaques, derrière vous on voit de la fumée

Des barbelés, des trains, et des chiens qui mordaient

Les petits prisonniers, David, Salomé…

 

Plus tard, des gens sérieux venus vous accrocher

Ont dit : "plus jamais ça" ou " n'oublions jamais"

Mais ceux qui aujourd'hui, assis derrière vous

Vincent, Ahmed, Sophie savent ils que les loups

 

Sont revenus avec couteaux et pistolets

Et que même certains ont déjà dévoré

D'autres petits enfants, Raphael, Rebecca,

Accusés d'avoir fait plein de morts à Gaza

 

Plaques, vous n'avez donc pas pu les arrêter ?

Secrètement ces loups vous ont ils descellées?

Ou bien les cancrelats grouillant derrière vous

Vous ont ils gangrenées en vous criblant de trous?

 

Les loups cette fois ci ne portent plus de cuir

Mais sont aussi cruels. Leur haine est même pire

Ils ne déportent pas eux, ils œuvrent surplace

Et cachent leurs petits sur les bancs de la classe.

 

 

Robert BOUBLIL

 

Mai 2015

 

Tous droits réservés

Posté par robertboublil à 11:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]